L'ESPION DU TSAR N°2

En exclusivité semaine après semaine ( ou à peu près ) la suite de L'espion du Tsar

SEMAINE 5 ( 26/05-02/06 ) : LES LETTRES


CHAPITRE 5 : LES LETTRES

Le courrier tant espéré était enfin arrivé à Sertolovo. Bien sûr, il prouvait qu'Andreï était parvenu sans encombres à Moscou, mais pour le reste, son contenu faisait froid dans le dos. Andreï y expliquait avoir appris, à peine arrivé, la mort de Zikov, froidement assassiné à son domicile. Sans doute pour l'empêcher d'en dire davantage à son ancien chef. À vrai dire, cette mort ne faisait que confirmer les soupçons du Comte Dvornikov et avait achevé de le convaincre de se rendre au plus vite auprès du Tsar pour se remettre à son service. Juste à temps; soucieux de ne pas reproduire la même erreur que l'année précédente dans sa tentative pour prendre la forteresse d'Azov, le Tsar souhaitait vérifier sur place où en était la flotte qu'il avait fait construire avant de donner l'ordre d'assaut.

Mis au pied du mur par ce départ imminent, Andreï avait pris la seule décision logique pour lui : partir avec le Tsar. Ce qui signifiait pour Liouba l'impossibilité de pouvoir rester vraiment en contact avec lui; la seule chose possible étant de lui faire parvenir un courrier à Moscou dans l'attente de son retour. Andreï tenterait probablement de lui envoyer un messager depuis les environs d'Azov mais en étant si proche d'un champ de bataille, la réussite de la mission était loin d'être garantie. Sans conviction et juste par acquis de conscience, Liouba avait donc commencé la rédaction d'une réponse destinée avant tout à rassurer Andreï en lui donnant des nouvelles de Sertolovo.

L'idée étant justement d'éviter à Andreï toute préoccupation superflue, Liouba s'était bien gardée de lui raconter sa curieuse rencontre avec Sélivan Nazarevitch. De toute façon, elle aurait bien été en peine de la raconter vraiment. Elle avait eu beau tourner et retourner la question dans sa tête, elle ne comprenait toujours pas l'attitude de l'homme en question. Il ne pouvait pas ignorer qu'un jour ou l'autre Liouba se rendrait chez Nikolaï Stepanovitch et qu'elle y apprendrait la vérité. Alors pourquoi avait-il choisi de mentir? Si mal, en plus; pourquoi ne pas simplement avoir dit qu'il était de passage? Qu'il était en route pour une ville lointaine? Vêtu comme il l'était, personne ne l'aurait pris pour un vagabond et l'hospitalité au château lui aurait sans doute été proposée. Liouba frémissait d'ailleurs d'inquiétude, rien qu'en y repensant.

Quelle pouvait bien être la vérité? Que faisait-il sur ses terres ? Plus les jours passaient et plus Liouba était certaine d'une chose; la présence de l'homme n'était pas due au hasard. Il n'était pas juste de passage sur ses terres; il la cherchait, elle. Il n'était pas difficile de l'imaginer, se renseignant sur elle avant, apprenant ainsi ce que tous savaient : sa passion pour les promenades à cheval. Quelques jours avaient sans doute suffit à l'homme pour découvrir les lieux et les heures les plus propices à une rencontre. La suite était simple, il l'avait attendue puis s'était soigneusement arrangé pour que ce soit elle qui l'aperçoive, qui vienne vers lui ...

La seule chose que Liouba ne comprenait pas c'était le but de cette rencontre. Avec les années, elle avait fini par admettre que les hommes la trouvaient belle, mais son bon sens l'empêchait de croire un homme assez fou pour la rechercher juste pour vérifier si la vérité correspondait aux descriptions. D'ailleurs, il n'avait nullement tenté de la séduire. Certes, il lui avait fait un compliment, mais qui semblait plus être le réflexe d'un homme du monde que celui d'un amoureux. Il ne lui avait, en fait, parlé de rien d'important. Juste une vague allusion à Andreï. Pour vérifier son absence du château?

Liouba se souvenait du léger moment de gêne qu'elle avait ressenti à ce moment-là. Comme l'expression d'une intuition. D'une inquiétude. Pourtant l'homme ne s'était absolument pas montré menaçant. Tout au contraire, il avait été charmant d'un bout à l'autre de la conversation. Il n'était même pas armé, alors que, les routes n'étant jamais vraiment tout à fait sures, la présence d'un pistolet ou deux à sa ceinture n'auraient pas étonné Liouba. Celle d'une épée accrochée à la selle d'un comte non plus d'ailleurs.

Inquiétude. Oui, le mot juste était bien celui-là : inquiétude. Était-ce une intention délibérée de la part du comte que celle de l'inquiéter? L'utilisation du nom du voisin, qui ne pourrait que démentir sa présence, répondait-elle à la même logique? Si tel était le cas, restait tout de même une question : dans quel but? Quel était l'intérêt de l'inquiéter? Comme Liouba n'en voyait aucun, elle se repassait la scène dans son esprit et se disait que l'allusion à Andreï n'avait été que fortuite et la demande de présentation, somme toute logique ... mais rien ne pouvait expliquer l'allusion à Nikolaï Stepanovitch.

En découvrant que le château voisin n'abritait aucun hôte, Liouba avait bien entendu vérifié auprès du propriétaire que l'inconnu qu'elle avait croisé correspondait bien à celui que lui connaissait. Tout avait été passé au crible; couleur des yeux, des cheveux, taille, visage anguleux mais plutôt harmonieux, âge, voix ... et le doute n'était pas possible : Liouba s'était bel et bien trouvée face au véritable comte Remizov.

Une fois sure de la chose, la jeune femme avait alors tenté d'en apprendre davantage sur cet étrange individu. Nikolaï Stepanovitch lui avait expliqué qu'ils s'étaient connus à Moscou où le Comte Remizov possédait une petite résidence. Comme Liouba s'étonnait qu'un homme aussi richement vêtu ne possède qu'un modeste palais à Moscou, son voisin lui avait confié ce que le Comte lui-même lui avait dit; qu'il possédait une belle propriété en province et qu'il préférait y demeurer. Il se souvenait d'autant mieux de la chose que le Comte l'avait exprimée en se servant d'un proverbe : « pour vivre heureux, vivons cachés ». Nikolaï Stepanovitch avait alors compris que Remizov s'était soigneusement tenu à l'écart de la Cour et du conflit entre le Tsar Pierre et sa sœur Sophia.

De fait, Liouba ne se souvenait nullement avoir aperçu le Comte à Moscou malgré les nombreux bals auxquels elle avait assisté aussi bien avant le retour du Tsar qu'après. Un homme qui était donc resté dans l'ombre. Un homme de l'ombre? Quelle avait été sa façade? Les chevaux, avait répondu Nikolaï Stepanovitch. Le commerce des chevaux dont il faisait l'élevage dans sa propriété. C'était ce qui les avait amenés à se rencontrer et à faire affaire ensemble. À Moscou par souci de commodité, avait dit le Comte. Par souci de discrétion, songeait maintenant Liouba.

Mais une seule chose lui importait vraiment: pourquoi le Comte Remizov s'intéressait-il à elle? S'était-il servi du nom du seul contact qu'il connaissait dans la région pour l'approcher sans éveiller les soupçons? Ou au contraire pour attirer son attention en l'inquiétant ? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? La question avait commencé à l'obséder et le fait de ne même pas pouvoir se confier à Andreï la rendait folle.

Ce qui faillit vraiment lui faire perdre la raison ce fut la lettre qu'elle reçut quelques jours après avoir envoyé la sienne. Si elle provenait bien de Moscou, ce n'était pas Andreï qui s'adressait à elle mais la mère supérieure du couvent Stretensky. En découvrant sa signature en bas du document, Liouba avait d'abord sauté de joie. Cette femme avait été l'un des rares rayons de soleil qui avaient illuminé son exil forcé après le départ d'Andreï.

Avec le recul, elle considérait que ces années d'enfermement avaient été pour elle une incroyable période à la fois d'apprentissage de la nature humaine et de danger absolu. Décider seule, à douze ans à peine, comme elle l'avait fait, d'espionner l'un des plus proches collaborateurs de la Régente, était une véritable folie. Et le fait qu'elle y soit parvenue grâce à son amitié avec la fille de ce prince n'en rendait pas la chose plus simple, bien au contraire.

Cette double vie l'avait profondément marquée et l'assassinat de toute la famille du prince, à l'exception de son amie Iaomira, qui s'était précisément réfugiée à son tour au couvent, pesait sur sa conscience. Fort heureusement, cette aventure lui avait également permis de sauver la vie de dizaines de partisans du Tsar Pierre dont la mère supérieure qui occupait alors un poste important au sein de l'organisation.

Tout au long de ces années, celle-ci avait veillé sur Liouba tel un ange gardien et si la jeune femme se sentait à présent parfaitement épanouie dans sa vie de barinia et de mère de famille, elle regrettait pourtant de ne plus avoir la possibilité de se confier à cette femme si sage et si bienveillante.

La peur qu'elle ressentit à la lecture de la lettre fut donc à la hauteur de l'attachement qu'elle avait pour la sainte femme. En effet, celle-ci lui apprenait qu'Andreï était tombé dans un piège au moment même où il s'apprêtait à partir pour Azov au côté du Tsar. Un émissaire dépêché à son palais avec un message du souverain fixant le lieu du rendez-vous pour le départ des troupes avait été retrouvé égorgé et le Comte Dvornikov était introuvable. Fort logiquement, on pensait donc qu'un faux émissaire lui avait été envoyé et l'avait mené à un piège. La mort de Zikov quelque temps auparavant n'avait fait qu'amplifier l'inquiétude et confirmer la gravité de la situation.

Le message se terminait par une demande d'instructions de la part de la religieuse : devait-on fermer le palais Dvornikov et en répartir les serviteurs sur les terres en dépendant pour les protéger? Liouba souhaitait-elle que l'on demande à l'un des anciens lieutenants d'Andreï de se lancer sur sa piste en plus des investigations officielles?

Épouvantée, Liouba parvenait à peine à réfléchir. Elle aurait pu s'attendre à de mauvaises nouvelles provenant du trajet jusqu'à Azov ou de la bataille sur place mais la disparition d'Andreï à Moscou même était tout simplement incompréhensible, inadmissible, inconcevable. De fait, les questions de la mère supérieure n'avait aucun sens pour elle; une seule réaction était possible : se rendre elle-même à Moscou.

Elle en avisa Timur le soir même. Bien entendu, l'intendant tenta par tous les moyens de l'en dissuader même s'il savait d'expérience que c'était inutile. Certains de ses arguments n'étaient pas dénués de bon sens et mettaient Liouba face à ses contradictions. Le bien-être de ses enfants par exemple fut l'objet d'une longue négociation lors d'un dîner qui se termina ainsi :

- Barinia, je me rends à vos raisons. Je comprends que vous soyez tellement inquiète pour le barine que vous ne puissiez rester ici mais de là à emmener les enfants ... Vous rendez-vous compte des risques du chemin; même en étant accompagnée par deux ou trois domestiques armés en plus du cocher?

- Timur, il n'y a même pas à en discuter. Oui, j'accepte de prendre Ivan et Grigor pour nous accompagner Fédor et moi. Par contre, les enfants me suivent. Je ne pourrais pas supporter de les savoir loin de moi.

- Ils seraient plus en sécurité ici; nous sommes nombreux, nous avons des armes, nous pouvons nous barricader en cas d'attaque extérieure. Le maître nous a montré comment.

- Je ne mets pas en doute votre courage et votre dévouement à tous mais je pense que tu te souviens de ce qui s'est passé la dernière fois qu'une bande de brigands a attaqué la propriété.

- Lioub ...Barinia ! J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ... Personne ne pouvait prévoir ...

La douleur était toujours présente dans les yeux de Timur malgré les années passées. Liouba tendit le bras à travers la table pour s'emparer de sa main.

- Je ne te reproche rien, Timur. À personne d'ailleurs. Mais ma mère et mon frère sont morts ce soir-là.

- Votre mère, Barinia. Votre frère a disparu. On ne l'a jamais retrouvé.

- On n'a jamais retrouvé son corps, Timur. Qu'est-ce que ça change? Ils ont été dérangés, ils sont partis avec lui, avant de l'égorger un peu plus loin et de jeter son corps dans un étang. Voilà tout.

- De toute façon, l'histoire ne va pas se répéter. Le château est plus sûr que Rodorov et...

- Assez, Timur. Arrêtons-là. Je dois partir et je ne peux pas le faire sans mes enfants.

Dès le lendemain, le carrosse aux armes du Comte Dvornikov s'élançait en direction de Moscou. Sur le siège du cocher Ivan et Grigor tenaient compagnie à Fédor. À l'intérieur, la gouvernante des enfants tentait d'engager la conversation avec la barinia. En vain : l'esprit de Liouba était déjà à Moscou.