L'ESPION DU TSAR N°2

En exclusivité semaine après semaine ( ou à peu près ) la suite de L'espion du Tsar

SEMAINE 12 ( 22/07-29/07 ) : KOUZMA


CHAPITRE 12 : KOUZMA

La lettre était bien là; tâchée désormais du sang de Dimitri, elle révéla à Liouba un nouvel aspect du caractère malfaisant du Comte. Seules les premières lignes étaient directement compréhensibles, tout le reste était codé mais ce qui choqua Liouba ce fut le ton méprisant adopté par le Comte pour parler de Dimitri:

« Puisque vous lisez ces lignes, il est évident que j'ai vu juste et que le balourd de moujik que j'ai un temps arraché à la fange de son village vient d'y retourner. Il était bien trop bête pour se méfier de vous, tout ce que j'espère c'est qu'il m'aura fourni un beau spectacle. Parce que oui, j'étais là, au cas où vous ne l'auriez pas encore compris. »

La suite s'avérait intéressante, tant il était évident que le Comte commettait la même erreur que Dimitri : se croire supérieur à elle. Au point de lui faire gagner un temps précieux.

« Étant donné que je ne souhaite pas passer des semaines à vous attendre et que je ne veux tuer vos enfants qu'au tout dernier moment, quand vous croirez enfin les tenir, juste là, sous vos yeux, pour vous briser enfin, je vais vous révéler ce que vous ne penserez probablement pas à demander à Dimitri, le nom du deuxième garde : Kouzma. »

Essayant de faire abstraction de la colère et de la douleur que les mots de Remizov faisaient naitre en elle, Liouba se concentra sur l'essentiel : sortir au plus vite du moulin, se remettre en route et trouver un endroit sûr pour réfléchir à la nouvelle énigme qu'elle avait entre les mains. Une énigme dont le mot de passe était de toute évidence : Kouzma.

Et quoi de plus sûr que le poste des streltsy? Suivant son intuition, Liouba se mit en route pour Tchadan, la petite bourgade qui apparaissait à la limite du plan récupéré chez le Comte. À défaut d'avoir obtenu une réponse de Dimitri à ce sujet, la jeune femme se renseigna auprès du premier moujik qui croisa son chemin à l'aube. Si l'homme fut quelque peu surpris par son apparence « masculine » et son air fatigué, il n'en laissa rien paraitre mais hocha la tête dès qu'il entendit la question posée : cette femme avait de toute évidence été dépouillée par des brigands et les streltsy allaient pouvoir l'aider. Ce fut donc avec un grand sourire qu'il lui confirma qu'elle n'était plus très loin du poste.

Liouba fut heureuse d'avoir eu la confirmation que les streltsy étaient bien basés à Tchadan avant de pénétrer dans le village car sinon, elle aurait très bien pu passer son chemin sans même s'arrêter. Une longue rue de cabanes de moujiks, toits de chaume et rondins liés par de l'argile, de la boue partout et des poules traversant devant son cheval. Seule une petite isba, tout au bout, et légèrement en retrait semblait avoir été fraichement repeinte en bleu et blanc; ce fut vers elle que Liouba se dirigea.

Une fois de plus, son intuition s'avérait juste; le paysan de garde ronflait sur sa table mais le long caftan rouge pendu à un clou derrière lui ne laissait aucun doute sur la fonction qu'il occupait dans la région. Son réveil fut un peu plus brutal qu'il ne l'aurait souhaité : quelqu'un était en train de le secouer comme un prunier. Il commença par proférer des insultes à l'encontre d'un certain Ivan - probablement celui qui devait venir le relever - avant de s'interrompre en découvrant Liouba devant lui puis ... de recommencer de plus belle ses invectives, non sans y ajouter quelques unes de celles réservées aux femmes.

Une litanie qui s'interrompit brusquement lorsque la frêle jeune femme qui lui faisait face, fouilla quelques instants sous sa chemise avant de ... planter une dague à deux centimètres de la main qu'il avait imprudemment laissé trainer sur la table. De stupeur, le brave homme se laissa retomber sur sa chaise mais n'eut pas le temps de retrouver ses esprits que la femme avait de nouveau porté la main sous sa veste. Le streltsy amorçait un prudent geste de recul, tout en ne la quittant pas des yeux quand un document remplaça la dague sur le petit bureau. L'aigle impérial à deux têtes s'y étalait dans toute sa splendeur.

Le document n'avait rien d'ordinaire; non seulement il autorisait son porteur a réquisitionner tous les chevaux, toutes les armes ainsi que tous les hommes disponibles mais il lui donnait également le pouvoir de commander à n'importe quel streltsy. Obéir à un étranger, à l'un de ces barines venus de Moscou était déjà bien assez pénible; fort heureusement cela n'était arrivé que trois fois depuis qu'Ivan, Nikolaï et lui, Wladimir, se relayaient à ce poste mais là, devoir se plier aux quatre volontés d'une femme !

Pourtant Wladimir savait qu'il n'avait pas le choix; le document était tout à fait officiel et contenaIt même une formulation spéciale qui soulignait l'extrême reconnaissance que Sa Majesté avait pour la femme qui se tenait maintenant, bras croisés, tranquillement devant lui. De toute façon, depuis son retour au pouvoir, Pierre Premier était en train de se débarrasser petit à petit de ceux qui s'étaient toujours trouvé du côté de ses ennemis. Les régiments de la capitale avaient déjà été pratiquement démantelés et remplacés par le régiment Preobrajenskoïe, formé par les fidèles de la première heure, qui composaient désormais la garde du Tsar. Les streltsy ruraux disparaitraient sans aucun doute très bientôt: autant se mettre dans les bonnes grâces du souverain dès maintenant.

Et donc ... dans celles de son émissaire! Les excuses eurent un peu de mal à passer mais elles semblaient indispensables. Les volontés que la jeune femme exprima par la suite le surprirent par leur simplicité : faire parvenir, via le réseau des streltsy, trois lettres à leurs destinataires. Ni réquisition de matériel, de chevaux ou d'hommes ... voilà qui avait de quoi pleinement rassurer Wladimir. Et l'intriguer aussi :

- Barinia, vous êtes sure que je ne peux rien faire de plus pour vous. Sans vouloir vous offenser, ni paraitre indiscret, je trouve que vous avez l'air fatiguée et que ...

- Je ne peux rien vous expliquer mais il y va de la vie de mes enfants. Je dois les retrouver et je ne peux le faire que seule, pas question de me faire accompagner par la police, ce serait trop dangereux. Disons que vous êtes un peu ... voyants.

Wladimir avait suivi le regard de Liouba qui s'était porté sur son manteau; il ne pouvait qu'être d'accord. Ce que la jeune femme taisait c'était qu'elle doutait sérieusement que Wladimir et ses comparses puissent lui être de la moindre utilité lors des combats qui l'attendaient. Par contre, ici, dans le village, ils pouvaient s'avérer utiles :

- Je crois que vous allez quand même pouvoir m'aider; j'ai besoin de dormir et de manger un peu, y a-t-il une famille qui pourrait, disons ... m'héberger pour la nuit?

Wladimir sembla sauter sur l'occasion de se rendre utile :

- Je vais aller me renseigner mais je pense que le vieux Piotr et sa femme, à deux maisons d'ici, seront ravis de vous accueillir; leur fils est parti travailler comme tisserand à la ville. À Bataïsk. Ils ont plus de place maintenant. Euh ... évidemment ... ce n'est pas un hébergement digne d'une barinia mais ...

- Ce sera parfait. Dîtes-leur que j'arrive dans une quinzaine de minutes. En attendant, je vais écrire les lettres dont je vous ai parlé. La seule chose que je vous demande c'est d'envoyer un messager immédiatement. Dès que je vous les remettrai.

- N'ayez crainte, Barinia. Le jeune Boris se tient à notre service, il ira porter les courriers à Bataïsk. De là, des cavaliers les transmettront aux relais de poste prévus; vos lettres seront bientôt entre les mains de leurs destinataires.

Wladimir se montra efficace, non seulement il revint annoncer que Piotr et sa femme se faisaient un devoir de céder leur propre chambre à la barinia pour la nuit mais il accompagna cette annonce d'un grand bol de bortch. Mieux encore, il n'était pas seul; un jeune homme dégingandé, tout en longueur, et comme empêtré de son propre corps l'accompagnait : Boris probablement. Les lettres partiraient donc sans aucun délai.

Ils trouvèrent Liouba fort occupée; la jeune femme avait investi tout le bureau, tous les feuillets que Wladimir lui avait remis étaient maintenant couverts d'une petite écriture fine et serrée et s'étalaient sur la table recouvrant l'encre, les plumes et les rares notes officielles laissées par Wladimir.

- Merci pour le bortch. Voilà, j'ai terminé les trois courriers. Je n'ai plus qu'à y apposer votre sceau et tout sera parfait.

Tout en parlant, Liouba avait plié les feuillets et était en train d'écrire le nom du destinataire du premier courrier quand Boris s'exclama :

- Sa ... Sa Majesté en personne? À Azov?

- Oui, je pense que les streltsy n'auront aucun mal à le trouver, n'est-ce pas? Tout comme celui-ci : commandant en chef du régiment de Moscou.

Impressionné, le jeune Boris glissa les deux courriers sous sa chemise avant de commencer à se gratter pensivement la tête en attendant la troisième et dernière lettre. Une lettre que la barinia semblait avoir soudain du mal à lâcher. Une ombre venait de troubler l'eau si pure de ses yeux. Comme si elle avait peur de faire du mal, d'attirer des ennuis à son destinataire ... Liouba se reprit et tendit le troisième courrier à l'émissaire.

- Entendons-nous bien; cette lettre est la plus importante des trois. C'est clair?

- Oui, Barinia mais ... comment les streltsy trouveront-ils le comte Dvornikov à Azov? Il n'y a pas d'adresse. Rien ne ...

- Ils trouveront le Tsar, n'est-ce pas? Et bien, qu'ils regardent juste à côté : l'ombre du Tsar, ce sera le Comte Dvornikov. Mon mari.

L'odeur du bois autour d'elle, celle plus subtile qui, repas après repas, imprégnait toute la pièce d'arômes de pirojki et de bortch et le sol de terre battue rappelèrent tellement à Liouba la pauvre cabane qui avait abrité son enfance que les larmes lui montèrent aux yeux. Certes, elle était entrée dans d'autres maisons de moujiks depuis, mais cela avait été en tant que barinia, en visite ...

Piotr et sa femme lui avaient préparé leur chambre au mieux avant de repartir travailler le petit lopin de terre qui leur permettait de survivre. En s'excusant de ne pas pouvoir la recevoir comme son rang l'exigeait mais en lui promettant des pirojki pour le dîner.

Avant Liouba avait sorti sa bourse et exigé de payer, non pas le repas et le logement, car elle savait que ce serait pris comme une offense, mais les chandelles et le papier qu'elle leur demanda de lui trouver. Le prix qu'elle affirma payer d'ordinaire était bien entendu beaucoup plus élevé que la réalité et si nul n'en fut dupe tout le monde y trouva son compte.

La jeune femme savait qu'elle aurait dû céder au sommeil qui pesait de plus en plus sur ses épaules après la journée de la veille passée à cheval et la nuit précédente à se battre contre Dimitri puis de nouveau à chevaucher ... mais devant elle, étalée à présent sur la paillasse, se trouvait la lettre du Comte Remizov. Codée.

Il lui restait encore plusieurs heures avant que le soleil ne disparaisse à l'horizon. Elle décida de travailler jusqu'au dîner et quel que soit le résultat de prendre ensuite le repos nécessaire avant de poursuivre sa quête.

Le message était une longue suite de chiffres entrecoupés d'espaces et de quelques lettres. O - A - Z - M - K - U. Le prénom du deuxième garde : Kouzma. La clé. Habituée à déchiffrer des messages chiffrés, Liouba ne paniqua pas. Elle savait qu'il suffisait de retrouver à quelle lettre correspondait chaque chiffre pour tout comprendre. Souvent un simple décalage suffisait : trois lettres avant ou après. Un D au lieu d'un A.

Le problème qui se posait ici était que de toute évidence, la personne qui avait conçu le code n'avait pas envie de faire simple; les chiffres allaient uniquement de 1 à 5 ce qui impliquait évidemment qu'un chiffre correspondait à plusieurs lettres possibles. Tout en bas de la lettre on distinguait clairement trois mots, séparés des autres, comme ... une signature. Le Comte avait poussé le mépris ou au moins la provocation jusqu'à signer de son nom entier - Sélivan Nazarevitch Remizov - dévoilant ainsi dix lettres supplémentaires et lui permettant de comprendre par exemple que le 2 pouvait correspondre aussi bien à un I qu'à un S. Par ailleurs, le message était plutôt court; composé de quatre phrases de quelques mots chacune. Des instructions sans aucun doute. Probablement des verbes à l'infinitif et ... Remizov avait même laissé les majuscules !

Le troisième mot de l'énigme était certainement un lieu : 243KOU2KA2A. Un coup d'œil à la carte trouvée dans le bureau des streltsy confirma à Liouba l'existence d'un village du nom de Serkouskaïa à l'Est. Il était maintenant évident que les deux mots précédents étaient quelque chose comme : « prendre route ». Un message codé ne s'embarrassait pas de détails ... Soudain, Liouba comprit : elle prit soin d'écrire l'alphabet sur une seule ligne puis, juste en dessous, laissant libres les autres lettres plaça celles du prénom Kouzma. Le code avait plusieurs entrées : il partait de chacune des lettres en attribuant aux voisines un chiffre de plus en plus élevé jusqu'à la rencontre de deux numérotations. Ce qui expliquait l'abondance de 1 et de 2 et la présence d'un seul 5 et de deux 4.

Ingénieux, simple à encoder et pas trop compliqué à décoder si l'on devinait certaines lettres en faisant appel au bon sens.

Une heure à peine après le message entier apparaissait sur le papier devant Liouba : « Prendre route Serkouskaïa. Traverser quatre villages. Cinq verstes après. Chercher château Les Trois Chênes. ». Une bouffée de fierté envahit Liouba qui, un instant tentée de se lancer sur la trace du Comte, se raisonna et décida de s'en tenir à son plan de reprendre des forces d'abord.

Remizov l'avait provoquée en lui donnant volontairement la clé de l'énigme et plus encore, il l'avait sans doute sous-estimée mais elle ne devait pas faire la même erreur; s'il lui rendait les choses plus simples, c'était parce qu'il voulait être sûr d'avoir un « bon spectacle » comme il disait. Son goût pour la provocation ne devait pas faire oublier son intelligence ... et tandis que Liouba cédait enfin, après un bon repas, aux délices du sommeil, une pensée s'incrusta en elle : Remizov savait forcément qu'elle était à Tchadan, qu'elle chercherait à envoyer des messages via les streltsy et ça, loin de vouloir le favoriser, il chercherait plutôt à l'éviter.